"Nous sommes tous dans la boue, mais certains d'entre nous regardent les étoiles"
Oscar Wilde

vendredi 7 avril 2017

Grave de Julia Doucourneau : Chair inconnue

Bonjour les lecteurs !

Si je vous dis que j'aime les films de genre, au vu des chroniques publiées sur le blog, vous n'allez pas me croire. Et pourtant, j'aime Dario Argento au point d'avoir participé à une nuit entière consacrée à ses films, ou encore je suis fan des vieux films de Cronenberg.
Seulement, j'aime le genre quand il n'est pas utilisé uniquement pour faire du bruit : de l'horreur d'accord, mais seulement s'il y a un message derrière.
Cela faisait depuis le dernier festival de Cannes que j'attendais Grave, premier long métrage de Julia Ducourneau, qui promettait d'être à la croisée entre film de genre et film d'auteur.
Je l'ai manqué au festival d'Angers, je l'ai manqué sur Lyon, et il a fallu attendre un mois après la sortie pour l'avoir dans ma ville. Mercredi 29 mars, première séance, j'étais bien évidemment au premier rang, prête pour le spectacle !

Grave raconte l'histoire de Julia, jeune fille qui quitte le foyer familial pour entrer dans une école vétérinaire. Elle paraît fragile, chétive, pas encore bien sortie de l'enfance. Dans la famille, les animaux sont sacrés, et on est vétérinaires et végétariens de père en fils (en filles en l'occurrence). Justine s'apprête donc elle aussi à suivre la voie parentale, rejoignant sa grande sœur, Alexia. Mais son premier soir s'avère éprouvant pour Justine : alors qu'elle est en train de dormir tranquillement, son colocataire vient la réveiller, armé d'un bâton de ski. Première surprise pour la jeune fille, qui avait demandé une colocataire fille. Mais elle n'a pas le temps de protester que déjà une armée de jeunes en blouses blanches, déchaînés, rentrent dans sa chambre, la mettant sens dessus dessous, avant de pousser la jeune fille dans le couloir, avec les autres arrivants : il s'agit du bizuthage réservé aux nouveaux... Voici la frêle Justine jetée dans une atmosphère de fête bruyante, où l'alcool et le sexe règnent en maîtres. La jeune fille se retrouve partagée entre l'effroi et la fascination, déambulant de pièce en pièce, pas vraiment à sa place. C'est alors qu'elle aperçoit sa sœur, qui danse sur une estrade. Dès cette première rencontre, on devine le lien profond qui unit les deux jeunes filles et le mélange d'affection, d'admiration et de jalousie que chacune éprouve pour l'autre.
Le bizuthage se poursuit sur les semaines qui suivent, et, lors d'un « jeu », Justine est amenée à manger de la viande crue. Elle commence par refuser, demandant l'aide de sa sœur, qui la pousse à avaler ce morceau de chair (scène symbolique qui trouvera tout son sens à la fin du film). Tout d'abord dégoûtée, Justine finit ensuite par éprouver une appétence particulière pour la viande crue... et la chair humaine.

Grave met en scène l'histoire d'une jeune fille qui découvre les plaisirs de la chair au sens large. Car cette initiation à la viande crue symbolise tous les plaisirs que peut découvrir une jeune fille sage comme l'est Justine en arrivant dans un monde adulte : la sexualité, l'alcool, les fêtes... Julia Ducourneau filme beaucoup les peaux, couvertes de sang lorsque les étudiants de deuxième année aspergent les bizuths de sang frais, grattées au sang lorsque Justine fait une réaction allergique à la viande, exposées crûment lors des soirées dénudées.
 Grave est ainsi avant tout un film d'initiation :  manger de la viande, pour Justine, revient à s'opposer à ses parents et aux valeurs inculquées ; un des rites de passage à l'age adulte. A l'inverse, cette révolte lui permet de se rapprocher de sa grande sœur, admirée pour son aisance en groupe et son assurance. Au fil du film, on voit Justine grandir et changer : sa découverte de la chair va de pair avec sa métamorphose.
Ainsi, la première scène de cannibalisme (jubilatoire pour les amateurs du genre mais tout de même très éprouvante – plusieurs malaises lors de la projection du film au festival d'Angers) se déroule tandis qu'Alexia, la grande sœur, propose à Justine sa première séance d'épilation. C'est ici clairement l'histoire d'une transmission qui est illustrée brillamment, et la relation entre les deux sœurs ne cesse d'interroger. Qui est réellement Alexia : amie ou ennemie ? Le film ne tranchera jamais, y compris à la fin, laissant le spectateur libre d'interpréter à sa façon.
Grave dénonce également  à sa manière la violence des bizuthages tels qu'ils se pratiquent encore dans certaines grandes écoles, et la difficulté à s'affirmer face à un groupe, à exister lorsque l'on n'est pas dans la norme. Le sérieux de Justine et ses prises de position face à la cause animale lui créent ainsi des moqueries durant ses premiers jours. Le passage au cannibalisme, c'est aussi une manière de se révolter pour cette jeune fille introvertie, et de réagir face à la violence dont son environnement fait preuve sous couvert de plaisanterie.
L'une des grandes réussites du film est de parvenir à doser le mélange entre le réel et le surnaturel : en témoigne une scène terrifiante où Justine se débat dans son lit, sous ses draps, persuadée d'être attaquée. L'utilisation du son et l'enfermement créé par le drap qui emprisonne la jeune fille reproduit une ambiance oppressante qui n'est pas sans rappeler Répulsion de Polanski. En restant sur le fil entre réalisme et fantastique, Grave s'affirme comme un film à la croisée des genres et donne une grande liberté au spectateur.
Le film monte en tension jusqu'à l'éclat final, avant de nous offrir une conclusion en beauté, apportant encore un autre éclairage au film.

Outre un scénario complexe et particulièrement intelligent, Grave propose une mise en scène brillante : une attention est portée sur la lumière, les matières et textures. Dans l'univers créé par Julia Ducourneau, l'école vétérinaire devient un lieu froid et inquiétant, au sein duquel le danger peut se cacher dans chaque couloir sombre. Un beau travail sur le son est aussi à souligner : la musique est utilisée pour renforcer cet univers énigmatique et la transformation de la  jeune fille. Les scènes de fêtes étudiantes, à la musique agressive et aux lumières stroboscopiques, sous lesquelles les corps paraissent des ombres, en deviennent oppressantes. Tout d'abord champ d'expérimentation, les soirées deviennent ensuite un vaste terrain de jeu pour la jeune fille amatrice de chair fraîche.
A l'inverse, certaines scènes, entièrement silencieuses, renforcent la tension du spectateur.

Enfin, il faut souligner tout le talent de la jeune actrice principale, Garance Marillier, qui campe une Justine à l'ambivalence surprenante, à la fois étudiante candide, à la grâce angélique, et cannibale assoiffée de sang, en quête de proies. Son charme magnétique électrise le spectateur, et elle parvient à illustrer parfaitement la métamorphose de son personnage.

Vous l'aurez compris, Grave a été une véritable claque. Profondément viscéral, le film prend aux tripes et s'amuse avec les nerfs du spectateur. En nous offrant un scénario aux interprétations multiples, Julia Ducourneau prouve que le film de genre peut encore exister en France sans être réservé à un public adolescent. Inclassable, Grave témoigne d'une véritable maîtrise, et Julia Ducourneau s'affiche ainsi comme une réalisatrice à suivre de près.
En revanche pour les âmes sensibles, je déconseille !





Alors les lecteurs, vous y allez ???

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