"Nous sommes tous dans la boue, mais certains d'entre nous regardent les étoiles"
Oscar Wilde

dimanche 3 septembre 2017

"120 battements par minute" de Robin Campillo : la fureur de vivre

Bonjour les lecteurs !

J'ai très peu publié pendant l'été et j'espère pouvoir reprendre un rythme plus régulier ce mois-ci, malgré des contraintes universitaires de fin d'études et un déménagement imminent.
Je ne fais pas dans l'originalité en vous parlant aujourd'hui du film événement de ce mois d'août, mais 120 battements par minute a été un tel choc qu'il me faut le partager !
J'attendais le film de Robin Campillo depuis sa présentation à Cannes, mais je ne pensais pas être face à un tel déferlement émotionnel. 120 battements par minute fait partie de ces œuvres qui vous habitent et vous hantent longtemps après leur projection, et s'inscrit comme un film majeur dans le cinéma contemporain.


"Nous vivons le SIDA comme une guerre, une guerre invisible aux yeux des autres. Pourtant nos amis meurent, et nous ne voulons pas mourir."


Pour ceux qui auraient vécu dans une grotte ces six derniers mois, je rappelle le contexte du film, qui retrace les débuts d'Act Up : dans les années 90, l'épidémie de SIDA fait des ravages dans l'indifférence générale. La maladie n'intéresse ni les pouvoirs publics, ni les médias, ni les laboratoires pharmaceutiques, qui tardent à commercialiser les nouvelles molécules sur lesquelles ils travaillent.
Le collectif Act Up Paris se crée en 1989, sur l'impulsion d'Act Up New-York, et se démarque par des actions spectaculaires. Robin Campillo nous propose de suivre le quotidien du collectif dans une grande fresque de plus de deux heures, se déroulant sur plusieurs années.

Ce qui se dégage avant tout du film est sa puissante énergie, que Robin Campillo parvient à capter en recréant les réunions hebdomadaires d'Act Up. C'est lors de ces réunions que l'équipe débriefe sur sa situation, fait le point sur les avancées, mais c'est aussi là que se décident les actions publiques, matière à débats enflammés. Loin d'idéaliser les situations, Robin Campillo restitue les violentes prises de position qui opposent les différents membres du collectif, souvent influencées par leur stade de la maladie, dont ils ne cessent de rappeler l'avancée en comparant leur taux de lymphocytes. Les réunions deviennent alors un véritable théâtre politique vivant, dernier lieu peut être où la parole est véritablement libre. Act Up Paris est présenté avant tout comme une aventure collective, portée par plusieurs fortes personnalités : le bouillonnant Sean (Nahuel Perez Biscayart, déjà impressionnant dans Au fond des bois de Benoît Jacquot), extrême parce qu'il sent que sa maladie lui échappe et progresse, à l'inverse de Thibault (Antoine Reinartz), le charismatique leader, plus mesuré, à l'image de sa maladie qui semble stable. Pourtant c'est l'intensité de Sean qui va séduire Nathan (Arnaud Valois), nouveau venu à Act Up, mystérieusement passé à travers la maladie qu'il semble pourtant côtoyer régulièrement. Car au sein d'Act Up, même s'ils sont identifiés comme tels, tous les membres ne sont pas séropositifs : il y a Hélène (Catherine Vinatier) par exemple, mère-courage qui, sans le savoir, a injecté pendant des années du sang contaminé à son fils hémophile...
Et puis il y a tous ceux dont on ne saura presque rien, à l'image d'Eva (Aloïse Sauvage, vue dans la série Trepallium), facilitatrice de débats, qui aide chacun à prendre la parole, ou encore de la vibrante Sophie (Adèle Haenel, sublime comme toujours), qui n'hésite pas à mettre dehors les représentants d'un grand laboratoire pharmaceutique venus exceptionnellement prendre part aux débats sur les nouvelles molécules.
A travers Act Up, le film illustre comment l'individuel peut disparaître au profit du collectif et les personnalités divergentes se rejoindre autour d'un engagement central.
Et si le film se resserre peu à peu sur l'histoire entre Sean et Nathan, celle-ci, loin de noyer le message véhiculé, le renforce. Voir mourir Sean à petit feu ne fait qu'illustrer ce contre quoi Act Up se bat : les ravages de la maladie, les morts en masse. C'est l'urgence de la situation qui force ces jeunes, qui peut être ne se seraient jamais croisés autrement, à rentrer dans l'activisme.

Mais si le film est tragique par certains aspects, Robin Campillo réussit à parfaitement doser émotion et humour, alternant des scènes sombres avec d'autres plus lumineuses. Car ce qui anime les personnages est avant tout l'envie de vivre : ils se savent condamnés mais continuent à s'aimer, à faire l'amour, à danser au rythme de la musique techno, qui a bercé ces années là.
Robin Campillo s'affirme comme un cinéaste du rythme, imprimant à son film les pulsations des battements du cœur : cœur qui s'accélère lors des scènes de réunion et de débats animés, qui s'emballe lors de la Gay Pride et de tous ces moments d'euphorie qui succèdent aux grandes batailles ; cœur qui ralentit à chaque nouvelle mort, qui s'arrête presque de battre lorsque les militants s'allongent dans la rue, des cercueils en forme de croix les recouvrant. Robin Campillo recrée ainsi dans le film plusieurs des mises en scène raffinées et quasiment théâtrales qu'Act Up privilégiait pour ses actions.

Le réalisateur symbolise le temps qui passe à travers le corps de Sean qui se dégrade, les maladies opportunistes qui le défigurent peu à peu. Mais s'il filme les corps dans la maladie, Robin Campillo les montre aussi plein de vitalité et en mouvement, notamment lors de scènes de danses fiévreuses mises en valeur par un beau travail sur la lumière. Déjà, son précédent film, le lumineux Eastern boy, se distinguait par une longue scène de danse, presque de transe. Dans 120 battements par minute, les scènes de clubbing offrent des respirations bienvenues, à la fois pour les personnages et le spectateur.
Car même face à l'adversité, le combat doit reprendre : s'ils pleurent leurs amis morts, les militants d'Act Up continuent à aller de l'avant, et c'est sans doute le plus beau message du film. La fin, même si déchirante, prouve que la vie et l'amour triomphent toujours sur la mort.

Ainsi, 120 battements par minute restitue parfaitement les "années SIDA", cette époque (pas totalement révolue bien entendu) décimée par l'épidémie et durant laquelle Act Up a joué un rôle majeur. Cependant, la grâce du film ne tient pas uniquement à son poignant sujet, mais bien à la façon qu'a Robin Campillo de restituer toute l'énergie de cette aventure collective, à la fois historique et romanesque.

120 battements par minute s'impose comme l'un (le ?) des meilleurs films de l'année, et ma Palme d'Or personnelle.



Alors les lecteurs, ça vous tente ?

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